Tous les hommes étant en prison, c'est Giusy Vitale, une Sicilienne de 33 ans, qui a pris la tête de l'Organisation à Partinico, près de Palerme. Elle a fait le travail, comme un homme
«Lady Mafia», «Madame Cosa Nostra», «la première marraine»: quel qualificatif convient le mieux à Giusy Vitale, Sicilienne de 33 ans et première «femme d'honneur» de l'histoire de la Mafia? Première gestionnaire d'un pouvoir qui se décline, d'ha-bitude, au masculin. Les ma-gistrats de Palerme qui l'interrogent ces jours-ci sans relâche assistent, surpris, à la fin d'un tabou: les femmes peuvent donc maintenant adhérer à l'Organisation? Cosa Nostra serait-elle devenue une «Cosa Nuova» (une «nouvelle chose»)?
Giusy a respiré l'air de la Mafia dès le berceau. Elle naît mafieuse, sans même le savoir. Nous sommes en 1972 à Partinico, un gros bourg rural à 40 kilomètres de Palerme. Son père et ses trois frères sont des membres de l'Organisation. Dans sa famille il règne un tel archaïsme qu'on décide de ne pas envoyer Giusy à l'école pour que la gamine ne soit pas distraite de ses devoirs envers les mâles de la famille. Pour qu'elle se consacre totalement à la casa et à la Cosa. A 6 ans, elle commence à fréquenter les prisons, où ses frères transitent avec une certaine régularité. «Je me doutais bien qu'ils n'étaient pas des enfants de ch½ur, confie Giusy au magistrat Francesco Del Bene, mais je n'ai vraiment compris leur rôle que lorsque mon frère Leonardo m'a dit: "Moi, j'ai le droit de commander."» Giusy se met à son service. Au départ, pour des petits boulots d'estafette, entre les différents membres de la famille mafieuse de Partinico. Toujours ponctuelle. Toujours fiable. Elle porte les messages de Leonardo (lorsqu'il est en taule) à son frère Vito (lorsqu'il est en fuite). Elle vole de cache en cache: «Je portais aussi son linge propre à Vito. Je lui donnais des nouvelles des bêtes, des ouvriers, des avocats.» Elle conduit aussi dans ses différents refuges les petites amies de son frère. Tels sont les débuts de «Lady Mafia» à l'école du crime. L'enfance d'un chef.
Peu à peu, elle commence à rencontrer des boss. Même le chef suprême de Cosa Nostra, Bernardo Provenzano, en fuite depuis... quarante-deux ans. C'était en 1992 – l'année de l'assassinat du juge Giovanni Falcone – à Valguarnera, dans une étable. Arrive une voiture noire avec chauffeur. Un évêque en robe noire, ceinture violette et chapeau assorti, en descend. Giusy, qui avait alors 20 ans, raconte: «Je dis à Leonardo: "Mais il y a des prêtres ici?" Il me répond: "Si tu continues, tu rentres à la maison." Puis il m'explique que Provenzano se déguise en évêque pour passer inaperçu. Qui oserait arrêter la voiture officielle d'une Eminence?»... En 1995 Leonardo est arrêté. Vito le remplace au pied levé. Las, il est incarcéré à son tour en 1998. Et c'est Giusy qui devient patronne du puissant clan mafieux des Vitale qui fait la loi à Partinico et alentour. Tous les mâles valables sont en taule. Les autres sont des incapables. «Ni mon mari ni mon beau-frère n'étaient des gens fiables», confie Giusy, qui entre-temps s'était mariée. «Est-il normal qu'une femme devienne régente dans Cosa Nostra?», interroge Francesco Del Bene. «Absolument pas, répond Giusy. Les femmes sont exclues. Elles ne peuvent en général même pas se permettre de poser une question. Mais moi, je suis devenue régente parce que mes frères ont constaté que j'étais aussi capable qu'eux.»
Giusy, la régente, surveille les travaux publics, les appels d'offres et les sous-traitances, en somme les sources ordinaires de profit de l'Organisation. Elle réglemente aussi le pizzo (le pourcentage) que tous ceux qui commercent ou produisent doivent verser pour éviter les attentats. Son intronisation s'est faite en douceur. Sans cérémonial inutile. Il aura suffi que Giusy annonce, avec l'autorité naturelle qui la caractérise: «C'est Leonardo qui m'envoie. Dorénavant, c'est moi qui le remplace. Vous pouvez parler avec moi comme si j'étais lui.» Il ne vient à l'esprit de personne de mettre en doute ses affirmations. Les hommes d'honneur s'inclinent, offrent leur aide pour contrôler les rentrées d'argent. Gérer les clandestins. Procéder aux intimidations ordinaires de la Mafia: vols de matériel sur les chantiers, incendies, menaces, homicides. Car Giusy commanditera des éliminations physiques. Comme un véritable boss.
Cette jeune femme possède un arsenal dans le garage de son domicile. C'est elle qui arme les picciotti. Un certain Pezzino, par exemple, avec lequel elle discute de façon animée pour savoir si tel homicide nécessite «un P38 ou un calibre 9». Nous sommes en 1998. Le charcutier Salvatore Riina dérange parce qu'il flirte avec la partie non orthodoxe de Cosa Nostra. Met des bâtons dans les roues. Ne partage pas la stratégie «corléonaise» des attentats contre les magistrats, et donc la guerre ouverte de la Mafia contre l'Etat. Il doit être éliminé. Il le sera. A l'initiative de Giusy, qui programme dans le détail l'opération. Et qui fêtera au champagne avec les picciotti sa parfaite réussite. Toujours comme un véritable boss.
Elle a d'ailleurs une vie très libre. Comme les boss de Cosa Nostra, qui se marient bien sûr, font des enfants et vénèrent leur femme comme une sainte, quitte à la cocufier à tout bout de champ, pourvu que «cela ne se sache pas». Giusy a un mari, deux enfants et plusieurs amants en même temps. Mère et boss. Epouse et amante. Une vraie capomafia. «Taille moyenne. Plutôt rondelette. Un genre un peu lascif. Avec un comportement d'une arrogance indicible. Elle me regardait droit dans les yeux pour me faire baisser les paupières. Comme un boss», se rappelle Teresa Principato, magistrate de la Direction nationale anti-Mafia, qui l'a accusée en 1998 du délit d'«association de malfaiteurs de type mafieux». Giusy sera ainsi la première femme condamnée à Palerme au nom du fameux article 416 bis du Code anti-Mafia.
Arrêtons-nous à ce 24 juin 1998. Quelques mois à peine après être devenue régente, Giusy Vitale vient donc de se faire prendre à l'âge de 26 ans. Elle sera condamnée à quatre ans et demi de réclusion. Elle les fera tous et sortira à l'air libre le 25 décembre 2002. Pour reprendre son rôle de «Lady Mafia». Mais on la pince à nouveau le 3 mars 2003, pour homicide cette fois. «Je l'interroge aussitôt, raconte Francesco Del Bene. Elle est rigide. Ne donne aucun signe de coopération. J'en déduis qu'il s'agit d'une irréductible.» Le magistrat se trompait. En juillet 2004, Giusy Vitale lui expédie une lettre où elle manifeste une certaine ouverture. Mais sa collaboration avec l'Etat ne débutera vraiment qu'en février 2005. Depuis elle est intarissable. Une mine d'informations sur les rapports Mafia-politique. Sur les homicides. Sur les millions d'euros que gère sa «famille». Elle fait arrêter huit «soldats» lors de l'opération Araba Fenice, et même sa nièce Maria. C'est la fin de la dynastie mafieuse des Vitale. Giusy est aussi implacable en tant que repentie qu'elle l'avait été en tant que boss. A 33 ans, elle aura brisé toutes les règles et tous les tabous. D'abord en devenant capomafia. Ensuite en choisissant le «repentir». Enfin en annonçant son divorce d'avec son mari et son intention de se remarier avec un homme d'honneur de Catane, qui lui aussi collabore avec la magistrature. Son frère Leonardo la maudira depuis sa geôle: «Nous la renions, qu'elle soit vivante ou qu'elle soit morte. Nous espérons d'ailleurs qu'elle meure au plus vite.» Des phrases de tragédie grecque. Dignes du destin fulgurant de la première boss en jupons de Cosa Nostra.
«Lady Mafia», «Madame Cosa Nostra», «la première marraine»: quel qualificatif convient le mieux à Giusy Vitale, Sicilienne de 33 ans et première «femme d'honneur» de l'histoire de la Mafia? Première gestionnaire d'un pouvoir qui se décline, d'ha-bitude, au masculin. Les ma-gistrats de Palerme qui l'interrogent ces jours-ci sans relâche assistent, surpris, à la fin d'un tabou: les femmes peuvent donc maintenant adhérer à l'Organisation? Cosa Nostra serait-elle devenue une «Cosa Nuova» (une «nouvelle chose»)?
Giusy a respiré l'air de la Mafia dès le berceau. Elle naît mafieuse, sans même le savoir. Nous sommes en 1972 à Partinico, un gros bourg rural à 40 kilomètres de Palerme. Son père et ses trois frères sont des membres de l'Organisation. Dans sa famille il règne un tel archaïsme qu'on décide de ne pas envoyer Giusy à l'école pour que la gamine ne soit pas distraite de ses devoirs envers les mâles de la famille. Pour qu'elle se consacre totalement à la casa et à la Cosa. A 6 ans, elle commence à fréquenter les prisons, où ses frères transitent avec une certaine régularité. «Je me doutais bien qu'ils n'étaient pas des enfants de ch½ur, confie Giusy au magistrat Francesco Del Bene, mais je n'ai vraiment compris leur rôle que lorsque mon frère Leonardo m'a dit: "Moi, j'ai le droit de commander."» Giusy se met à son service. Au départ, pour des petits boulots d'estafette, entre les différents membres de la famille mafieuse de Partinico. Toujours ponctuelle. Toujours fiable. Elle porte les messages de Leonardo (lorsqu'il est en taule) à son frère Vito (lorsqu'il est en fuite). Elle vole de cache en cache: «Je portais aussi son linge propre à Vito. Je lui donnais des nouvelles des bêtes, des ouvriers, des avocats.» Elle conduit aussi dans ses différents refuges les petites amies de son frère. Tels sont les débuts de «Lady Mafia» à l'école du crime. L'enfance d'un chef.
Peu à peu, elle commence à rencontrer des boss. Même le chef suprême de Cosa Nostra, Bernardo Provenzano, en fuite depuis... quarante-deux ans. C'était en 1992 – l'année de l'assassinat du juge Giovanni Falcone – à Valguarnera, dans une étable. Arrive une voiture noire avec chauffeur. Un évêque en robe noire, ceinture violette et chapeau assorti, en descend. Giusy, qui avait alors 20 ans, raconte: «Je dis à Leonardo: "Mais il y a des prêtres ici?" Il me répond: "Si tu continues, tu rentres à la maison." Puis il m'explique que Provenzano se déguise en évêque pour passer inaperçu. Qui oserait arrêter la voiture officielle d'une Eminence?»... En 1995 Leonardo est arrêté. Vito le remplace au pied levé. Las, il est incarcéré à son tour en 1998. Et c'est Giusy qui devient patronne du puissant clan mafieux des Vitale qui fait la loi à Partinico et alentour. Tous les mâles valables sont en taule. Les autres sont des incapables. «Ni mon mari ni mon beau-frère n'étaient des gens fiables», confie Giusy, qui entre-temps s'était mariée. «Est-il normal qu'une femme devienne régente dans Cosa Nostra?», interroge Francesco Del Bene. «Absolument pas, répond Giusy. Les femmes sont exclues. Elles ne peuvent en général même pas se permettre de poser une question. Mais moi, je suis devenue régente parce que mes frères ont constaté que j'étais aussi capable qu'eux.»
Giusy, la régente, surveille les travaux publics, les appels d'offres et les sous-traitances, en somme les sources ordinaires de profit de l'Organisation. Elle réglemente aussi le pizzo (le pourcentage) que tous ceux qui commercent ou produisent doivent verser pour éviter les attentats. Son intronisation s'est faite en douceur. Sans cérémonial inutile. Il aura suffi que Giusy annonce, avec l'autorité naturelle qui la caractérise: «C'est Leonardo qui m'envoie. Dorénavant, c'est moi qui le remplace. Vous pouvez parler avec moi comme si j'étais lui.» Il ne vient à l'esprit de personne de mettre en doute ses affirmations. Les hommes d'honneur s'inclinent, offrent leur aide pour contrôler les rentrées d'argent. Gérer les clandestins. Procéder aux intimidations ordinaires de la Mafia: vols de matériel sur les chantiers, incendies, menaces, homicides. Car Giusy commanditera des éliminations physiques. Comme un véritable boss.
Cette jeune femme possède un arsenal dans le garage de son domicile. C'est elle qui arme les picciotti. Un certain Pezzino, par exemple, avec lequel elle discute de façon animée pour savoir si tel homicide nécessite «un P38 ou un calibre 9». Nous sommes en 1998. Le charcutier Salvatore Riina dérange parce qu'il flirte avec la partie non orthodoxe de Cosa Nostra. Met des bâtons dans les roues. Ne partage pas la stratégie «corléonaise» des attentats contre les magistrats, et donc la guerre ouverte de la Mafia contre l'Etat. Il doit être éliminé. Il le sera. A l'initiative de Giusy, qui programme dans le détail l'opération. Et qui fêtera au champagne avec les picciotti sa parfaite réussite. Toujours comme un véritable boss.
Elle a d'ailleurs une vie très libre. Comme les boss de Cosa Nostra, qui se marient bien sûr, font des enfants et vénèrent leur femme comme une sainte, quitte à la cocufier à tout bout de champ, pourvu que «cela ne se sache pas». Giusy a un mari, deux enfants et plusieurs amants en même temps. Mère et boss. Epouse et amante. Une vraie capomafia. «Taille moyenne. Plutôt rondelette. Un genre un peu lascif. Avec un comportement d'une arrogance indicible. Elle me regardait droit dans les yeux pour me faire baisser les paupières. Comme un boss», se rappelle Teresa Principato, magistrate de la Direction nationale anti-Mafia, qui l'a accusée en 1998 du délit d'«association de malfaiteurs de type mafieux». Giusy sera ainsi la première femme condamnée à Palerme au nom du fameux article 416 bis du Code anti-Mafia.
Arrêtons-nous à ce 24 juin 1998. Quelques mois à peine après être devenue régente, Giusy Vitale vient donc de se faire prendre à l'âge de 26 ans. Elle sera condamnée à quatre ans et demi de réclusion. Elle les fera tous et sortira à l'air libre le 25 décembre 2002. Pour reprendre son rôle de «Lady Mafia». Mais on la pince à nouveau le 3 mars 2003, pour homicide cette fois. «Je l'interroge aussitôt, raconte Francesco Del Bene. Elle est rigide. Ne donne aucun signe de coopération. J'en déduis qu'il s'agit d'une irréductible.» Le magistrat se trompait. En juillet 2004, Giusy Vitale lui expédie une lettre où elle manifeste une certaine ouverture. Mais sa collaboration avec l'Etat ne débutera vraiment qu'en février 2005. Depuis elle est intarissable. Une mine d'informations sur les rapports Mafia-politique. Sur les homicides. Sur les millions d'euros que gère sa «famille». Elle fait arrêter huit «soldats» lors de l'opération Araba Fenice, et même sa nièce Maria. C'est la fin de la dynastie mafieuse des Vitale. Giusy est aussi implacable en tant que repentie qu'elle l'avait été en tant que boss. A 33 ans, elle aura brisé toutes les règles et tous les tabous. D'abord en devenant capomafia. Ensuite en choisissant le «repentir». Enfin en annonçant son divorce d'avec son mari et son intention de se remarier avec un homme d'honneur de Catane, qui lui aussi collabore avec la magistrature. Son frère Leonardo la maudira depuis sa geôle: «Nous la renions, qu'elle soit vivante ou qu'elle soit morte. Nous espérons d'ailleurs qu'elle meure au plus vite.» Des phrases de tragédie grecque. Dignes du destin fulgurant de la première boss en jupons de Cosa Nostra.
